Pour ouvrir ce blog, je poste un article que j'avais proposé à agoravox le 9 décembre 2014, et qui a été refusé à trois reprises par la modération. Outrage idéologique à une modération composée à la fois de complotistes et de bien-pensants, ou simplement choix d'illustration jugé trop sale ? Impossible de savoir, mais quoi qu'il en soit, grâce à la création de ce blog, cet article peut enfin sortir de l'ombre. Il est certes maintenant désuet par plusieurs aspects, mais son sujet reste toujours d'actualité. Cela me permet également d'ouvrir ce nouveau blog sous les auspices d'un écrivain que j'admire énormément et dont je suis le travail de très près : Marc-Edouard Nabe.

La dissidence devrait vraiment commencer à prendre Marc-Édouard Nabe au sérieux. Et pas seulement à cause du photomontage présent en une de son nouveau magazine Patience, où il apparaît en bourreau de Daesh, prêt à décapiter un Dieudonné agenouillé devant lui en tenue orange d'otage (Soral est lui aussi visible, saisi au collet dans un encadré au coin de la page, promis au même sort). C'est tout le texte proposé dans ce numéro qui ridiculise le complotisme sur lequel ronronnent les dissidents depuis trop longtemps. Le coup de sifflet est donné, il s'agit de se réveiller. Bilan de lecture.

Quelques mots sur le contexte

Cela fait quelques années que Marc-Édouard Nabe, écrivain prolifique et controversé, est en froid avec la mouvance Soral-Dieudonné, autoproclamée "dissidence", alors qu'il lui avait autrefois apporté un soutien écrit et public. La raison du divorce : l'idéologie conspirationniste propagée par les deux personnages, que Nabe a toujours catégoriquement rejetée, attirant à lui des insultes multiples de la part d'Alain Soral. Un livre-pavé censé régler son compte au duo est promis par Nabe depuis août 2013, mais sa sortie a été repoussée plusieurs fois en raison de la tournure prise par les événements appelés à être intégrés dans l'ouvrage. Devant l'impatience des lecteurs réclamant le livre, Marc-Édouard Nabe a décidé d'intituler Patience le nouveau magazine qu'il a créé, et qui sera destiné à paraître entre deux ouvrages, sans rythme de publication déterminé. Ce nouveau système permettra à Nabe de traiter de près certains sujets d'actualité, ce qui n'est pas sans rappeler son expérience de diffusion des tracts. Alors qu'il se trouvait privé d'éditeurs, Nabe avait en effet, de 2006 à 2009, poduit plusieurs textes d'actualité qu'une équipe de lecteurs avait collés sur les murs des plus grandes villes françaises.

 

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Un état de grâce

Ce premier numéro de Patience est parcouru par un seul article de 80 pages qui ne tarit pas d'enthousiasme à propos de Daesh. Son titre, Un État de grâce, ne laisse planer aucune équivoque. On retrouve un Nabe qui n'a pas dévié d'un pouce de la ligne anti-occidentale et pro-arabe pour laquelle il est connu et attaqué de toutes parts. Qu'on ne prenne pas cette posture pour une simple provocation, il s'agit vraiment de l'aboutissement logique de la démarche artistique et politique de Nabe. Difficile de traverser cette lecture sans être profondément dérangé, car, en dépit de son ton dithyrambique, il n'y a rien d'extrémiste, d'absurde ou de délirant dans cet article. Au contraire, l'argumentation solide qui est déployée dans ce texte a de quoi faire vaciller la bonne conscience de tout lecteur occidental. Avec une exemplaire clarté, Nabe expose une analyse complète de l'état du Moyen Orient : l'histoire de la région, la situation géopolitique de la Syrie, les sources de financement de l'Etat islamique, le parcours et les motivations des protagonistes, le rôle des femmes au sein de Daesh, tout est rapporté avec une telle précision que la cohérence de la position nabienne est rendue évidente. Face à un tel déluge d'informations, que Nabe obtient grâce à de nombreux contacts présents sur place, toute théorie complotiste, qui tendrait à faire de l'EIIL une marionnette de l'impérialisme américano-sioniste, est définitivement discréditée.

Contre le complotisme, un réalisme exacerbé

La démarche de Nabe montre avec succès que le complotisme est une machine à occulter le réel. Il s'emploie en effet à démonter ce "poison d'internet" en y opposant le réalisme le plus rigoureux et le plus cru. Par comparaison, l'aspect faux, fade, truqué du conspirationnisme ressort distinctement. Accolées au texte, dont la fluidité du style épouse les sinuosités de la réalité, se trouvent diverses illustrations, pour la plupart insoutenables. Nombreuses, en effet, sont des images de décapitation, capturées sur des vidéos de Daesh. Ce choix ne procède aucunement d'un attrait malsain pour la violence et le sang, mais il s'agit d'un procédé stylistique qui rend à la réalité l'aspect intrusif et brutal qu'elle possède par nature et dont le texte rend fidèlement compte. Tout lecteur de Patience doit s'attendre à une plongée dans le réel, en immersion complète, jusqu'au malaise : avant les abstractions des spécialistes sur la géopolitique de l'Etat islamique, il y a les décapitations, on ne peut pas y couper.

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Exécution d'un soldat chiite irakien par Daesh (Ramadi, 2014) - Illustration de la page 8

On notera également la considération que Nabe accorde aux individus. En tant qu'écrivain, le sort personnel des différents acteurs de l'actualité l'intéresse autant que les schémas théoriques auxquels se bornent les experts de tout poil. Ainsi, même s'il ne montre pas de compassion pour Hervé Gourdel, plusieurs pages d'illustrations sont consacrées aux photos de nu que le randonneur, exécuté en Algérie, avait réalisées. De même, le discours particulièrement éloquent que l'otage américain James Foley avait lu avant d'être décapité en Syrie est retranscrit dans son intégralité. Abdel-Majed Abdel Bary, le bourreau de Foley, n'est pas en reste non plus, au point que Nabe rend hommage à l'un de ses statuts facebook, "Libérez la Réalité" en le retranscrivant au dos du magazine. Difficile, après la description de ces destins singuliers, de soutenir qu'il ne s'agit là que d'hommes manipulés.

A rebours de toutes les propagandes

Contrairement à ce que pourraient objecter de nombreux complotistes qui n'ont jamais lu Nabe, il ne s'agit nullement de combattre le conspirationnisme pour réhabiliter la propagande des médias occidentaux. Celle-ci est autant malmenée que celui-là pendant tout le texte, notamment sur la question des chrétiens d'Orient et des Yazidis, dont Nabe nuance fortement les rumeurs de persécutions relayées par les journalistes. L'attitude des musulmans français intégrés, qui nient la dimension guerrière de l'islam et tentent de se démarquer à tout prix des violences commises par Daesh, est vertement critiquée, de même que la politique étrangère de la France. Il est donc faux de prétendre que l'objectif de Nabe est de réintégrer le Système en défendant une quelconque "version officielle" des faits.

Un avant-goût du prochain livre

Cet opus permettra de lever les doutes émis par ceux qui voyaient en Nabe un écrivain talentueux, mais dépassé, un styliste brillant mais qui aurait raté le coche en n'adhérant pas aux thèses complotistes sur le 11 septembre. Nabe prouve au contraire qu'il reste un intervenant de premier plan, autant du point de vue de la qualité artistique de son œuvre que de la finesse de son analyse politique. Même si la dissidence est attaquée de quelques traits dans Patience, on n'y trouve pas le coup fatal que Nabe a promis de lui asséner. Mais étant donné la force du texte qu'il vient de publier, on ne doute pas que sa main restera ferme au moment de la décapitation annoncée en couverture, et qui viendra avec le prochain livre. L'ouvrage, conçu non pas comme un roman, mais à la manière d'une grande "fresque", devrait faire au moins 2 000 pages, et sortir au printemps 2015. D'ici là, patience...