Article publié sur agoravox le 28 juin 2014

Chère Mort,

Tu seras peut-être surprise de recevoir une lettre, j’imagine que ça ne doit pas être bien souvent que tu as du courrier. Moi-même, je t’avoue, en t’écrivant, je me sens fébrile. L'impression est un peu plus glaciale mais ça me rappelle quand j'écrivais, petit, au Père Noël. Après tout, le rapprochement n’est pas si saugrenu : comme l’obèse au bonnet rouge qui visite en quelques heures des millions de maisons de par le monde, tu sillonnes le globe à une vitesse inconcevable pour frapper les uns après les autres des individus éloignés entre eux de plusieurs milliers de kilomètres. La différence, c'est que l'autre feignasse ne travaille qu’une nuit par an, alors que toi tu ne prends jamais de repos.

Si je t’écris aujourd’hui, c’est pour te demander si ça va. Je me fais du souci pour toi, tu sais. Ce n’est pas que j’aie l’impression que tu sois en perte de vitesse ; au contraire je n’ignore pas que ton agenda est toujours bien chargé. Ce n’est pas non plus que je m’inquiète de ta réputation ; tu n’as jamais été spécialement aimée de toute manière, et je crois bien que cela t’es indifférent. Et ce n’est pas non plus que je sois particulièrement pressé de te croiser sur mon chemin, merci. Non, ce qui m’inquiète, c’est ce piège dans lequel l'homme du XXIème siècle veut te faire tomber. Sa volonté aujourd'hui, c'est de te domestiquer, de t’apprivoiser, de te dresser pour que tu n'agisses plus à l'improviste, mais sur commande. Il voudrait que tu ne viennes le chercher que quand lui l'a décidé. Un coma, un handicap, une souffrance, et te voilà illico convoquée. Pas question pour lui de vivre de manière non rentable, il veut tracer des autoroutes à travers les forêts obscures du destin pour t'obliger à y passer selon son bon vouloir. Je te vois mal accepter de voir tes itinéraires si proprement balisés, toi qui es si libre, si imprévisible.

Ta liberté, elle est essentielle à ta fonction. Car c’est en nous prenant par surprise que tu soulèves le rideau d’illusion qui nous aveugle. Toutes les choses que nous croyons importantes, indispensables, précieuses, tu en montres la vacuité quand tu te pointes avec ta faux, sans prévenir. C'est comme à la fin d’une caméra cachée, quand on révèle le pot aux roses : "Ce n’était qu’une blague ! Vous vous êtes bien fait avoir. Si vous voyiez votre tête !". On pourrait prendre bien trop au sérieux cette absurdité qu’est la vie si tu n’étais pas là pour vendre la mèche. C'est la caractéristique des temps présents : prendre tout au sérieux, ou le tourner en dérision, ce qui est au fond la même chose. Personne ne veut plus considérer le ridicule tragique dont est affublée toute existence, du début à la fin, et c'est pour ça que l'on veut te chasser de notre vie quotidienne, te relèguer le plus loin possible de nous pour ne plus te voir, et finalement t'oublier. Alors qu'autrefois tu t'invitais directement chez les gens, sans que ça leur fasse plaisir pour autant, on te prie maintenant de ne passer que par l'hôpital, et encore, uniquement quand nous le voulons bien, c'est-à-dire quand on estime qu'une vie ne vaut plus la peine d'être vécue à force de souffrance. Après tout, il n'y a pas si longtemps on te construisait des camps, ce qui relève de la même logique. Même les militaires, qui faisaient autrefois partie de tes intimes, ne veulent plus entendre parler de toi, et veulent des "guerres propres", à l'abri derrière une télécommande, à 5000 kilomètres de l'endroit où tu te tapes le boulot. Et c'est à peine si tu as le droit de prendre le volant, tant tu es persona non grata sur nos routes. Un jour on te sucrera le permis pour de bon. Pauvre mort ! Si seule, si asservie...

Et si égalitaire, aussi ! C'est toi la grande niveleuse, l'élagueuse absolue. S'il y en a bien une qui ne fait aucune distinction entre les gens, c'est toi. Le ministre comme le chômeur, le riche comme le pauvre, le Blanc comme le Noir, le pédé comme l'hétéro, la femme de gauche comme l'homme de droite, la pute comme le client, tous reçoivent ta visite à un moment ou à un autre, et tu demandes le même tarif pour chacun. Ca explique pourquoi, à une époque où on a que l'égalité à la bouche, tu fascines à ce point. Car ce n'est pas parce qu'on veut taire ton nom que tu ne fascines pas, bien au contraire ! Et c'est là qu'est le paradoxe, car d'un côté on essaie de te circonscrire pour ne plus voir ta tête de Mort, et de l'autre on te met sur un piédestal en tant qu'auxiliaire du Droit, en t'associant à la Dignité. Ce n'est que quand tu te seras encombré de cette coéquipière, que tu ne connais ni d'Eve ni d'Adam d'ailleurs, qu'on t'accordera de la considération. Ne me dis pas que tu te fais avoir aussi facilement. Je te croyais plus intelligente que ça, la Mort. Quoique... Es-tu intelligente ? C'est à voir... Vu le nombre de connards à qui tu tardes tant à faire un petit coucou bien mérité, il y a vraiment de quoi se poser la question.

Tout ça pour dire que la situation n'est pas brillante. Je sais bien que les choses n'ont jamais été simples entre toi et nous, mais là, il faudrait vraiment penser à la relation qui nous lie fatalement. Nous te devons la conscience de l'Infini, car c'est en nous démontrant infailliblement notre finitude que tu nous fais deviner l'Infini, et nous permet de l'effleurer. L'art, la religion, l'amour, qui font vibrer la vie, nous ne les aurions pas sans toi. Mes contemporains, parmi toutes les confusions qu'ils comettent, assimilent l'Infini à l'illimité, ce qui est une erreur car les limites sont ce qui permet à l'Infini de se manifester sous ses divers aspects. Voilà pourquoi ils se méprennent sur ton compte, et croient possible, voire même désirable, de te soumettre à leurs caprices. A force de vouloir l'Homme tout-puissant, et donc de tout contrôler, y compris toi, nous ne savons plus goûter la vie. Ca ne m'étonne pas que tant de gens préfèrent aller à ta rencontre en bas d'un pont ou au bout d'un canon, ils doivent trouver qu'il y a là plus de vérité que dans un hôpital, entouré de toutes sortes de machines. Mais ces quelques-uns qui t'accueillent comme la libératrice que tu n'es pas, je doute qu'ils suffisent pour te faire accepter ta condition présente. Ne vas-tu pas te rebeller un jour ? Est-ce qu'à force d'être traitée comme une domestique tu ne vas pas renverser la situation et devenir l'impératrice des temps futur ? Ce n'est pas non plus ta place, et c'est pour empêcher cette éventualité que je t'écris aujourd'hui, pour te montrer que nous sommes quelques-uns à penser un peu à toi et au jour où on se verra, en chair et en os si je puis dire.

D'ici ce moment, que j'espère le plus tard possible, je te dis bon courage.