Marc-Edouard Nabe a publié le deuxième numéro de sa revue Patience. Après Daech, c'est de l'attentat de Charlie Hebdo du 7 janvier 2015 dont il est question. Et s'il y avait quelqu'un qui avait quelque chose à dire sur ce sujet, c'est bien Nabe, qui, le jour de l'évènement, bouclait l'exposition qu'il avait tenue sur ses dessins publiés chez Hara-Kiri en 74. En l'absence de toute sollicitation de la part des médias, et parce que l'évènement le touchait de trop près, il prend 150 pages pour exprimer son point de vue sur l'affaire.

Le texte, titré La vengeance de Choron, commence par une narration de l'exposition de Nabe de décembre dernier. Celle-ci avait été l'occasion de rendre un hommage à l'esprit « bête et méchant » de Hara-Kiri et de sortir son premier numéro de Patience, dont j'ai déjà parlé. Pendant tout un mois, les lecteurs désireux de rencontrer Nabe n'avaient qu'à pousser la porte du 2 rue Pierre-Le-Grand, Paris 8ème, pour discuter avec l'écrivain au milieu de ses dessins d'adolescence, dans une ambiance proche de celle qu’il décrit à propos du décrochage de son exposition :

"Plein de gens se mélangent : fascistes, gauchistes, musulmans pointilleux, moins pointilleux, avocats, cybernéticiens, chauffeurs de bus, princes, peintres en bâtiment, Noirs, pédés, Juifs, antisémites, anti-antisémites, comédiens, journalistes, blogueurs, musiciens, flics, bibliophiles, pharmaciens, Russes, clochards, espions, vieux, jeunes, enfants, Chinois, ostéopathes…Et tout cela dans la plus grande harmonie ! L’égalité et la réconciliation, moi, je les pratique vraiment ! "

J'ai moi-même le souvenir d'une soirée agréable à la galerie, à discuter de sujets variés avec des lecteurs divers et un Nabe qui, loin de se poser en gourou, laissait parler, écoutait, blaguait… La question qui me brûlait les lèvres concernait son prochain livre, l'immense somme contre les conspis qu'il a annoncée il y a maintenant deux ans. Ma crainte était que l'ouvrage en préparation s'alourdisse sans cesse au gré des évènements qui se succédaient, au point que leur accumulation repousse indéfiniment la sortie du livre. Je voyais le projet de Nabe comme une course contre le temps jamais achevée, à la Tristram Shandy, le temps creusant toujours son écart par rapport à celui qui le poursuit. Je fis part à Nabe de cette inquiétude, mais il sourit en faisant "non" de la tête, comme amusé par la naïveté de ma question. Si j'avais été meilleur lecteur, j'aurais bien su que Nabe ne court pas après le temps, mais qu'il le maîtrise. La mutation de son œuvre en témoigne : depuis le journal intime qu'il tenait au jour le jour jusqu'à Patience, son souci constant est de faire coller son écriture au présent, c'est-à-dire aussi bien à sa vie personnelle qu'à l'actualité, dont les points de rencontre sont d'ailleurs fréquents. L'écriture est chez Nabe un moyen de retenir l'écoulement du temps pour le fixer dans l'éternité. L'art de Nabe lui confère donc un rapport apaisé au temps, autrement dit cette vertu cardinale qu'on appelle patience.

De la patience, il lui en a en effet fallu pour composer son numéro ! 150 pages, avec une police plus petite que Patience n°1, contenant une somme énorme d'informations inédites et incroyablement précises sur le déroulement des attentats, sur les moindres faits et gestes des Kouachi et de Coulibaly. Contrairement au Patience n°1, qui ne montrait que des photos réelles et non truquées, certaines illustrations du n°2 sont des photomontages hilarants En outre, pas moins de 41 pages sont consacrées à la revue intégrale de l'évolution de Charlie Hebdo depuis sa reprise par Philippe Val. 41 pages vides d'illustrations, Nabe décrivant les dessins qu'il commente sans les faire montrer. On note le procédé artistique que Nabe affectionne, consistant à faire passer dans l’écriture une œuvre initialement présente sur un autre support, pictural ici. Qu'on se rende compte que Nabe a pour ce faire pris la peine de lire un à un chaque numéro de Charlie Hebdo depuis 1992 sur microfilm (plus d'un millier) ! Un travail colossal et pénible que n'ont sûrement pas fait les journalistes ayant affirmé faussement que Charlie Hebdo ne s'en prenait pas plus à l'islam qu'aux autres religions. Un journaliste  pressé par les rythmes de publication ne peut que s'appuyer sur les unes pour faire son analyse, tandis que Nabe est allé lire l'intégralité de chaque numéro en prenant en compte le contexte. On mesure l'avantage de travailler seul et sans rythme de publication préétabli en constatant la qualité du rendu final, dont le contenu a de quoi faire rougir de honte toute personne qui se disait "Charlie" après le 7 janvier. Car ce que Nabe retrace minutieusement, c’est la progressive plongée d'un journal au titre mythique, créé par ce géant de Choron, dans la fange la plus abjecte, dans l'idéologie laïcarde et droitière, dans le racisme anti-arabe sous couvert d'humour et de liberté d'expression. Le comportement des différents membres du journal est également rapporté, ce qui donne une fresque de la lâcheté d'un Cavanna, de la bêtise d'un Cabu, de la médiocrité d'un Charb, de l'autoritarisme d'un Val. Autant de raisons pour Choron de se retourner dans sa tombe.

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Nabe, comme à son habitude, est dans ce texte d'une violence et d'une cruauté inouïes. Les victimes des frères Kouachi ne lui inspirent pas la moindre pitié, y compris Wolinski, dont pourtant il vante à plusieurs reprises le talent, mais déplore son manque de discernement. De la même manière qu’il considérait que la cause des attentats du 11 septembre était à chercher dans le comportement des Etats-Unis et non dans le fanatisme religieux, Nabe affirme ici que Charlie Hebdo a tout fait depuis des années (et bien avant l’affaire des caricatures de 2006), pour s’attirer la haine des musulmans. Il ne s’agissait pas « d’humour », mais bien de militantisme politique inconséquent et mesquin, comparable au journal antisémite Der Stürmer des années 30. C’est le même militantisme que Nabe voit dans la manifestation des « Charlie », et qu’il brocarde à travers la couverture représentant Hitler avec entre les mains un écriteau « Je suis Charlie ». Provocation ? Lucidité, surtout. Le mouvement des Charlie était un phénomène de masse provoqué par une mystique collective de la médiocrité, par un voile d’ignorance partagée qui empêchait les participants de comprendre l’épilogue tragique du 7 janvier. Tout comme la plupart des Allemands suivant leur Fuhrer sans avoir conscience de ce qui se jouait, les Français ont donné le spectacle d’un manque grave de discernement, sous prétexte de valeurs que le canard qu’ils se sont alors arraché par millions était loin d’incarner. Nabe écrivait déjà, en 2006, dans le tract Et Littell niqua Angot, ce jugement qui s’appliquerait très bien aux « Charlie » :

« Quand on voit les connards de trente ans de notre époque, on n’a aucune peine à imaginer qu’à la fin des années vingt en Allemagne d’autres trentenaires aient pu trouver dans le nazisme une nouvelle façon de penser et d’agir... »

Personne n’avait donné jusque là les vraies raisons de ne pas se sentir « Charlie » le 11 janvier. Il fallait que ce soit un vrai connaisseur du dossier qui s’en charge, un artiste pour qui la liberté d’expression se conquiert de haute lutte et ne se quémande pas. A l’heure qu’il est, alors que les « Charlie » ont renfloué pour des siècles les caisses d’un journal indigent, Nabe ne compte que sur ses propres forces pour continuer à écrire à destination de quelques happy few, dans le silence glacé de toute une époque. Il vient d’ouvrir une nouvelle exposition, au 4 rue Frédéric Sauton, Paris 5ème, qui présente ses manuscrits et ses travaux à l’encre. Je crois que je ne vais pas tarder à y faire un tour, pour respirer encore un peu de l’air frais dont ce numéro de Patience m’a fourni quelques bouffées.