Le 3 novembre 2015 étaient décernés les prix Goncourt et Renaudot. Alors que Didier Decoin, le secrétaire général de l'académie Goncourt, avait pris la parole devant les caméras pour communiquer le nom du lauréat, son annonce a été interrompue lorsque la revue Patience, auto-éditée par Marc-Edouard Nabe, lui a été mise sous le nez par un lecteur. Avec un timing parfait, le surgissement de la couverture, figurant Adolf Hitler tenant entre ses mains une pancarte "Je suis Charlie",a suffi à semer le trouble à l'instant le plus crucial. Didier Decoin, surpris par cet évènement imprévu, s'est interrompu juste au moment où il venait de prononcer le nom du gagnant, et n'a terminé son annonce qu'une fois le gêneur évacué.

Ce geste a permis de faire revenir subrepticement dans les esprits le nom du plus grand pestiféré du monde littéraire. En effet, Nabe a, depuis le début de sa carrière, été l'objet de la part du milieu culturel d'une conspiration du silence quasi-constante, interrompue épisodiquement, comme par exemple en 2010, lorsqu'il était en lice pour le prix Renaudot pour son premier roman anti-édité, L'Homme qui arrêta d'écrire. Ce n'est donc pas un hasard si le perturbateur nabien avait précisément choisi d'entrer en action dans ces circonstances, et même si on ne peut qu'applaudir ce qu'il est convenu d'appeler un "attentat littéraire", les réactions qui se sont ensuivies ont eu de quoi surprendre.

Le mérite de cet acte a été de renvoyer dans le néant les noms des gagnants des deux prix, par contraste par rapport à un écrivain véritable dont l'oeuvre dépasse en dimension n'importe quelle bouse primée. Rappelons brièvement que Nabe est l'auteur d'une trentaine de livres, que depuis 1985 il développe une oeuvre engagée au service de son idée de la Justice, de la Vérité, et de l'Art, et que pour ce faire il a beaucoup travaillé non seulement sur son style, mais aussi sur le support de son écriture. Son dernier opus est le deuxième numéro du magazine Patience, consacré à l'affaire Charlie Hebdo, et dont aucun média officiel n'a parlé. Mais puisque l'irruption inattendue de cette revue au milieu d'un prix littéraire s'est faite en direct, les journalistes ne pouvaient pas ne pas faire au moins un bref commentaire à ce sujet. C'est ainsi que TV5Monde nous a offert le plus beau spécimen d'incompétence journalistique à travers Demet Korkmaz, qui a expliqué l'incident en prétendant qu'il s'agissait d'un geste de protestation contre la réédition prochaine de Mein Kampf !

 La vidéo diffusée par les auteurs du coup d'éclat montre pourtant bien que ceux-ci ont expliqué aux caméramans présents sur place la raison de leur acte, et il était donc facile pour la journaliste de TV5Monde de s'informer. Une simple recherche google lui aurait également permis d'en savoir plus, puisque les quatre seuls articles à avoir été consacrés au sujet se trouvaient sur la blogosphère (prenons le temps de les citer : Guillaume Basquin, Fabrice Pastre, Rahsaan, et votre serviteur). Que des journalistes en arrivent à ce point de taire à tout prix la production d'un artiste alors que de simples amateurs parviennent à mieux saisir la dimension de ce qui se passe montre bien que nous vivons une période révolutionnaire. Les anonymes, les gens ordinaires commencent à prendre leur destin en main et à se passer des pseudo-élites pour prendre conscience de ce qui est vraiment important. L'oeuvre de Nabe, en ce sens, est fondamentale aujourd'hui, puisqu'elle repose entièrement sur cette relation directe, non médiatisée, entre l'artiste et ses aficionados. La galerie de Nabe, ouverte depuis le 15 septembre, et qui présente une nouvelle exposition jusqu'au 30 novembre, au 4 rue Frédéric Sauton à Paris, et qui voit défiler chaque jour de nouvelles personnes malgré l'absence totale de relai médiatique, est l'illustration la plus parlante de ce phénomène.

Il est d'ailleurs fort appréciable que cette exposition de peintures en couleurs, comme la précédente, toute en encre, bénéficie de deux supports complémentaires qui permettent de suivre au jour le jour ce qui se passe dans la galerie : un compte Instagram et une chaîne youtube nous rapportent quotidiennement les rencontres qui ont lieu autour des tableaux de Nabe. Notons à quel point le hasard intervient souvent, et amène les visiteurs les plus inattendus. Ce n'est d'ailleurs pas de hasard dont il s'agit, mais plutôt de Providence, si on considère la multitude d'anges qui gravitent depuis deux mois autour de ce lieu béni ! Comment expliquer autrement qu'une telle profusion d'êtres si beaux, doux, intelligents, sensibles, drôles, apparaissent les uns après les autres dans un local si petit ? L'extraordinaire Edouardo, les sympathiques lesbiennes danoises, l'immense antisémite Pascal, la belle Vianne, Huda la gazaouie, Mama la vendeuse à la criée, l'actrice du Kazakhstan, sans oublier bien sûr Marcel Zanini...où d'autre trouver un tel oasis d'humanité qu'autour de ce démon de Nabe, dépeint par ses ennemis comme un haineux, un aigri, un frustré ? Il n'y a qu'à voir les réactions indignées des internautes ayant découvert sur le facebook de Caroline Fourest la vidéo du 7 janvier, où Nabe commente en direct la tuerie de Charlie-Hebdo. Ces haineux qui crachent sur Nabe sans rien connaître de son oeuvre, de son combat, de ses souffrances, ont-ils jamais senti cette ambiance si spéciale, ce sentiment partagé qui naît de l'admiration commune pour une oeuvre, et qui se passe de toute idéologie, d'esprit de chapelle, d'affinité de caractères ? C'est précisément cette communion spirituelle qui est créée autour d'une oeuvre, ce moment de grâce dans la grisaille, qui justifie et prouve la légitimité de l'engagement total d'un artiste pour son art. Que cela suffise à faire taire les envieux, et à continuer à attirer les hommes de bonne volonté.