Les attentats qui ont ensanglanté Paris le 13 novembre dernier et qui ont fait 130 morts sont le fait de religieux fanatisés, qui ne supportent pas que dans un pays comme la France l'on vive contrairement aux préceptes du Coran, en buvant de l'alcool aux terrasses des bars, en discutant avec des femmes, et en plébiscitant un modèle de société égalitaire, laïque et moderne. Voilà le discours dont les médias nous abreuvent depuis deux semaines pour expliquer les motivations meurtrières des terroristes. On a pu lire que la France, et surtout Paris, serait un symbole de la "joie de vivre", et que c'est pour cette raison que les islamistes en auraient fait une cible de choix. Marc-Edouard Nabe défend une toute autre version des évènements, et ce depuis les attentats du 11 septembre, où de semblables interprétations avaient été avancées. Le terrorisme islamique n'est pas une conséquence de l'islam, mais est une réponse directe aux politiques occidentales agressives envers les pays arabes. Cette thèse avait été développée très en détail dans Une lueur d'espoir et J'enfonce le clou, où Nabe passait à la loupe les attentats des années 2000 pour montrer la cohérence politique dont ceux-ci procédaient (précisons au passage que le dégagement de cette cohérence suffit à lui seul à réfuter toute interprétation complotiste des faits). Plus récemment, c'est aux attaques contre Charlie Hebdo que Nabe a consacré le deuxième numéro de sa revue Patience. Le style volontiers emphatique et enthousiaste de Nabe peut laisser croire aux lecteurs inattentifs que celui-ci adule les terroristes et justifie les massacres qu'ils commettent, mais sa position est un peu plus subtile que cela. Dans une interview accordée à Oumma TV, Marc-Edouard Nabe propose la définition du terrorisme qui est sans doute la plus exacte qu'on puisse trouver : "le terrorisme, c'est répondre à l'injustice par une autre injustice". De ce point de vue, ce n'est donc pas à une apologie du terrorisme que Nabe se livre, mais à une analyse globale, qui comprend bien sûr les aspects politiques de la question, mais aussi les ressorts invisibles qui sont à l'oeuvre dans ce genre d'évènement, une analyse qui est une exégèse des coïncidences et des synchronicités quasi-surnaturelles qui s'y manifestent et dont le complotisme fait ses choux gras. Non pas une apologie, donc, mais une "nabologie", comme l'indique le titre de cette vidéo où Nabe analyse, commente, et débat sur les attentats du 13 novembre.

Le mérite de cette vidéo est de revenir sur les faits dans leur chronologie, et de rappeler l'évidence suivante : c'est la France qui a déclaré la guerre contre l'Etat islamique et non l'inverse. Nullement ignorant de la mentalité jusqu'au-boutiste et vengeresse des membres de Daesh, il est évident que François Hollande savait qu'en agissant ainsi, il engageait les citoyens français dans cette guerre, de la même manière qu'en bombardant les fiefs de l'Etat islamique il toucherait sûrement des cibles non militaires. Il n'est pas question de légitimer qu'on tue des innocents pour venger d'autres morts, mais de remarquer que, dès lors que l'on sait que le camp auquel on fait face est adepte de ce genre de missions punitives, prendre la décision de l'attaquer revient à endosser une lourde responsabilité. Il est donc clair que François Hollande a sur les mains le sang des victimes du 13 novembre. On aurait pu s'attendre à ce que les français aient, au lendemain du 13 novembre, le même sursaut de lucidité qui avait poussé les espagnols, en 2004, à réclamer la démission de Haznar, après avoir été durement frappés par des attentats à cause de l'engagement de l'Espagne dans la guerre contre Saddam Hussein, mais il semble que l'intelligence du peuple français soit en-dessous de tout, puisque la cote de popularité de François Hollande a monté en flèche après les attentats. Même sans chercher à réfléchir dans le sens de la justice, il est pourtant évident que la décision d'intensifier les frappes contre l'Etat islamique est stratégiquement stupide car c'est donner encore plus de motifs aux terroristes de nous frapper, et il est illusoire de penser que l'état d'urgence servira à quoi que ce soit, puisque les terroristes ont pour eux le temps, qui use inévitablement la vigilance.

La solution de Nabe au problème du terrorisme est simple : il suffirait que ceux qui sont tentés par l'action violente aient la possibilité de s'exprimer verbalement sur les grands médias pour que leurs velléités de passage à l'acte soient calmées. Un terroriste, pour Nabe, c'est quelqu'un qui recourt à des moyens extrêmes pour exprimer politiquement une parole qui lui est confisquée par ailleurs. Les frustrations, le sentiment d'injustice, la colère, s'accumulent comme dans une cocotte-minute (ou plutôt devrait-on dire : une "marmitte") qui finit par exploser à cause de la pression, et la possibilité d'expression publique servirait de soupape pour évacuer ce trop-plein. Nabe propose donc que les médias ouvrent leurs portes à toute personne désireuse de s'exprimer, sans filtrage, sans censure, sans police de pensée. C'est d'ailleurs la formule qu'il applique au sein de son exposition, où tout le monde est accueilli et peut exprimer son avis. Les réactions des différents lecteurs face aux attentats sont d'ailleurs diverses, et pas forcément sur la ligne nabienne. Ainsi, un lecteur musulman analyse les attentats avec détachement tandis qu'un autre, probablement pris de compassion pour les victimes et leurs familles, se demande s'il n'existe pas une alternative au terrorisme. Ce que ce lecteur ne voit pas, c'est qu'il a la réponse à sa question sous les yeux. Quelle alternative au terrorisme ? L'art, bien sûr, que Nabe voit comme une forme de terrorisme, mais poursuivi avec des moyens différents. Il écrivait déjà en 2004, dans J'enfonce le clou :

"L'évolution naturelle pour un artiste, c'est le terrorisme. Chaque écrivain doit trouver sa forme pour terroriser...Quoi ? La culture, bien sûr ! D'abord et avant tout..."

L'époque est trop grave pour se taire. La société occidentale actuelle, basée sur "la négation de toute énergie", sur l'absence de toute spiritualité authentique, de tout art véritable, sur la mort en un mot, ne peut qu'engendrer des terroristes en puissance. Nabe ne peut pas se sentir solidaire de ceux qui ne voient pas le problème avec notre époque, et s'il est davantage du côté des terroristes, c'est que ceux-ci au moins réagissent. Cela signifie-t-il que les terroristes doivent être considérés comme des héros et que leurs meurtres sont justifiés ? Sûrement pas. Les tueries aveugles restent ignobles, et leurs auteurs tiennent plus de la petite frappe de banlieue qui fait les choses "à l'arrache" que du professionnel hyper-organisé et méthodique. Aucune grandeur n'est à admirer chez ces personnages, sauf peut-être au moment où ils font face à la mort. Mais l'important est qu'à travers eux s'est produit quelque chose qui a du sens, et qui devrait interroger la société. "Interroger la société", c'est l'argument que sortaient les défenseurs du plug anal géant de la place Vendôme pour justifier son statut d'oeuvre d'art, alors que la seule "interrogation" qu'il suscitait, c'étaient les offuscations de quelques conservateurs et les grincements de dents de ceux qui aimaient trop l'art pour admettre que cette sculpture en était. Non, quand je dis que le terrorisme interroge la société, il faut vraiment s'imaginer l'accusé dans son box sommé de répondre au procureur. Exhiber un drapeau tricolore aux fenêtres ou sur son statut Facebook, appeler à la vigilance contre l'amalgame, continuer dans la surenchère militaire, déployer l'état d'urgence, ne sont pas une réponse adaptée. La seule voie de sortie, c'est la Parole, car notre problème est que nous vivons dans une civilisation de mort, et que la Parole c'est la vie. S'en tenir au niveau du symbole pour exprimer sa "solidarité", c'est encore rester dans la mort. Que chacun parle et dise sincèrement ce qu'il pense, ça ira déjà mieux.