On a l'impression de rentrer dans une friperie. A moins que ce ne soit un musée. On ne sait pas très bien, en fait. C'est une galerie d'art, sauf qu'au lieu de tableaux, ce sont des vêtements usagés qui sont accrochés aux murs et proposés à la vente. Ceux d'un mort illustre ? Même pas. Ceux d'un vivant ignoré, plutôt : Marc-Edouard Nabe. Nous sommes au 4 rue Frédéric Sauton, la petite galerie attitrée du peintre-musicien-écrivain (il y a même peint son nom sur le frontispice) dans laquelle ce dernier enchaîne depuis presque un an des expositions de tableaux qu'il a peints lui-même afin de financer ses projets d'écriture. C'est que Nabe est sorti depuis longtemps du circuit littéraire et ne compte que sur lui-même pour publier ses livres, ce qui implique de chercher l'argent chez les lecteurs qui sont prêts à le soutenir. Pour ça, Nabe peint des tableaux et les met en vente. Aux lecteurs désireux de supporter son projet de débourser s'ils le peuvent de quoi acquérir une toile ou deux.

Seulement, ça ne marche pas très fort en ce moment. Les tableaux n'attirent plus grand monde, comme si pour certains le seul intérêt de Nabe résidait dans ses livres. Tout ceux qui suivent l'écrivain attendent avec impatience la sortie du fameux brûlot anti-Soral & Dieudonné, qui commence à se faire désirer au point de déprécier aux yeux de certains l'intérêt des tableaux nabiens. Pour ceux-là, c'est comme si la peinture de Nabe n'était pas dans le prolongement direct de son œuvre écrite, comme si sa prose et ses toiles ne faisaient pas partie du même univers foisonnant et chatoyant qui donne toute sa texture à son art. Trop de lecteurs, sans doute, ne veulent voir chez Nabe que le polémiste sulfureux, le radical politique, l'anarchiste survolté, mais se moquent bien de partager ses enthousiasmes, de se laisser porter par ses élans d'admiration, de s'associer à ses jouissances. Ce qu'ils retiennent de Nabe, en somme, c'est le Nabe de Non, un recueil de textes et d'articles acides rassemblés par l'auteur, sorti en même temps que Oui, compilant les articles élogieux. Ils oublient trop volontiers que Nabe n'est pas que l'homme du Non, mais c'est aussi, et surtout, celui du Oui, et on n'a pas compris Non si on n'apprécie pas Oui également, car c'est au nom de son oui à lui que Nabe dit non. C'est-à-dire que la négation n'est pas une position de principe chez Nabe, mais c'est d'abord de l'admiration, de la joie effervescente, de la pureté de son enthousiasme que naît son art. Seuls les nihilistes, les frustrés, les aigris, ou ceux qui veulent faire passer Nabe pour tel, ne voient chez Nabe que le Non, oubliant de voir que la négation de Nabe n'est qu'une réaction à ce qui oblitère et s'oppose à ses raisons de s'émerveiller. Les couvertures de Oui et Non sont pourtant éloquentes : c'est en mettant les deux livres côte à côte qu'on fait apparaître sur les couvertures réunies le visage entier de l'écrivain. Ne privilégier qu'un des deux côtés, c'est se priver de la compréhension de la moitié de l'auteur.

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Les livres Oui et Non, parus en 1998


Il est courant qu'un artiste soit mal compris, et Marc-Edouard Nabe est loin de faire exception. Il est en revanche plus rare de voir un artiste faire le ménage parmi ses admirateurs, et c'est précisément ce que Nabe s'emploie à faire. Plutôt écrire seul que mal lu. Pas question de pratiquer un art au rabais pour attirer plus de suiveurs. Au contraire, c'est par son art que Nabe teste et sélectionne ses supporters, et, comme on va le voir bientôt, c'est parce que son art ne se limite pas à son écriture qu'il lui est loisible d'opérer un tri entre ses admirateurs véritables et les autres. Il n'est pas question de juger le bon lecteur au seul fait qu'il achète des tableaux ; tout le monde n'a pas forcément l'argent nécessaire. Non, le mauvais fan se repère au fait qu'il aime Nabe pour de mauvaises raisons. C'est le lecteur nihiliste qui attend passivement la sortie d'un nouveau texte où il compte bien voir Nabe tout dézinguer en séries de phrases assassines, c'est le pseudo-rebelle intégré à la société qui jouit par procuration de la liberté de ton nabienne pour se sentir exister, c'est le lecteur qui n'achète pas de tableaux parce que, et uniquement parce que ce n'est pas de la littérature. Je parie que Nabe aurait déjà l'argent qui lui manque pour sortir son prochain livre si quelques cons nabiens friqués comprenaient enfin que leur idole n'attend pas d'eux que de la reconnaissance ou de l'admiration, mais du soutien ! Mais comment faire pour débusquer ces faux-amis ?


La solution trouvée par Nabe a été de retirer tous ses tableaux de la galerie, et de les remplacer par des vieux vêtements qu'il a autrefois portés. Ici, le manteau qu'il portait en arrivant chez Taddéï face à Benoît Poelvoorde, là, le pull en v bleu de la vidéo d'Oumma TV sur le complotisme, ou encore le costume beige qu'on peut voir sur la couverture de Printemps de feu ou bien les lunettes qu'il a sur le nez sur les couvertures de Oui et de Non. Il y a même de vieux caleçons, des chaussons d'hôtel ou des chaussettes dépareillées. Tous ces articles sont en vente, pour peu qu'ils trouvent un acquéreur. Est-ce que Nabe est pris d'un accès de mégalomanie au point de penser que ses propres vêtements sont des objets précieux du simple fait qu'il lui ont appartenu ? Juge-t-il que ses aficionados vénèrent sa personne au point de voir un intérêt à posséder un vêtement qu'il a personnellement porté ? C'est ce qu'on pourrait encore penser si les prix étaient élevés, mais là, les frusques s'acquièrent à des prix minables : quatre euros, deux euros, cinquante centimes...Mégalo, Nabe ? Clodo, plutôt. On voit mal comment des sommes aussi dérisoires (le prix de l'ensemble des articles n'atteint même pas cinquante euros) pourrait aider Nabe dans sa démarche. Le but n'est clairement pas financier, il s'agit ici d'hameçonner les admirateurs déficients.

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Et ça marche ! Même pas deux heures après la mise en ligne de l'exposition, presque tout est déjà vendu. Les fétichistes de Nabe se sont arraché ses slips et ses costumes décousus, malgré la restriction de n'acquérir que deux articles maximum par acheteur. Se rendent-ils compte de la farce dont ils ont été les dindons ? Cette exposition est en réalité un piège poisseux tendu pour que viennent s'agglutiner les faux bienfaiteurs avides de charité facile, trop heureux d'"aider" leur pauvre idole en lui jetant trois francs six sous, mais surtout contents d'acquérir à si bon compte une relique inestimable, qui ne peut que prendre de la valeur plus tard. Pensez ! Un costard qui a peut-être encore dans un pli un grain de sable d'Irak, la chemise "vieil or" de L'Homme qui arrêta d'écrire, pour deux-trois euros à peine, ce serait bête de rater une telle aubaine ! Les charognards n'ont pas su voir que Nabe avait préparé son coup afin de détecter et de mettre à jour la vile hypocrisie du supporter rétif qui ne manifeste ses élans de générosité que quand la somme est modique, qui ne se sent l'âme charitable qu'à condition que le coût reste raisonnable. Comment ont-ils pu penser que donner deux euros à un écrivain pouvait lui permettre de continuer à écrire ? Les prix grotesquement dérisoires de ce marché aux puces n'ont pas suffi à la leur mettre à l'oreille, la puce ! Les voilà démasqués, les "fervents" veules, les "enthousiastes" frileux, les "fanas" tièdes, qui n'ont révélé dans leur geste que la petitesse de l'estime en laquelle ils tiennent leur artiste préféré ! Léon Bloy serait fier de Nabe, lui dont toute l'oeuvre est traversée par la difficulté à trouver chez ses admirateurs de quoi assurer sa subsistance. Voilà que Nabe a mis au grand jour la réticence faux-cul à la charité dont Léon Bloy a souffert toute sa vie. Il écrivait, Léon Bloy, "j'ai le fanatisme de l'ingratitude", ce qui se comprend aisément s'il subissait lui aussi l'indolente bienveillance de ce type de lecteurs.

 

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Mais le plus fort, dans tout ça, c'est que le geste de Nabe n'est pas qu'une opération de repérage et de fichage des aficionados lointains qui se disent solidaires de lui mais qui rechignent à s'investir personnellement dans son aventure. Il s'agit, encore et toujours, de faire de l'art. Il est très important de comprendre que Nabe est un grand artiste de la médiatisation. Son art ne se limite pas à son style, ni même à ses productions littéraires, picturales, ou même musicales, mais concerne aussi la façon qu'il a de chercher un contact direct entre l'artiste et le spectateur. Il n'y a pas que le contenu qui compte, mais le support lui aussi est souvent l'objet d'un choix judicieux censé illustrer les conditions dans lesquelles Nabe écrit et essaie de parvenir à son lecteur. L'expérience des tracts était déjà une entreprise de ce genre, puisque le fait de publier des textes pour les placarder sur les murs des grandes villes était une façon pour Nabe de montrer qu'il était désormais privé d'éditeur, et que dans l'indifférence générale du milieu littéraire il établissait un nouveau moyen d'entrer en contact avec les lecteurs, qui n'étaient désormais plus seulement les connaisseurs, mais aussi les passants curieux qui s'arrêteraient quelques minutes pour lire sur un mur ce qu'ils ne pourraient lire dans aucun livre et dans aucun journal. Avec l'exposition de vêtements, le procédé est similaire, mais va encore plus loin. Ici, il n'y a même plus de contenu, mais toute la valeur artistique de l'exposition réside dans la mise en scène d'une relation entre le lecteur et l'écrivain, entre le visiteur de l'exposition et l'exposant.

Car ce serait une erreur de penser que Nabe ait voulu faire de l'art contemporain en transformant des vêtements usagés en œuvre d'art, à la manière de Piero Manzoni vendant sa propre merde mise en boîte. En réalité, Nabe se place totalement à contre-pied des artistes contemporains : là où ceux-ci vendent à prix d'or des œuvres d'art qui n'en sont pas, Nabe vend pour des clopinettes des fringues pourries qui n'en sont pas plus. Mais justement, c'est ce prix dérisoire qui marque le fait que ce ne sont pas les vêtements qui sont l'œuvre. Les vêtements ne sont qu'une diversion ; ce qui est créé, c'est la réaction des spectateurs face à une exposition qui, prise au premier degré, est glauque et de mauvais goût. Le but est de voir si le malaise volontairement provoqué par l'exposition aussi crue de la dèche dans laquelle Nabe se retrouve actuellement va susciter un authentique sursaut de soutien ou bien un dérisoire élan de sympathie encouragé par des prix exagérément bas. Ce que le fana mollasson ne voit pas, c'est qu'il fait partie de l'oeuvre qui est mise en place, et que c'est son attitude qui est cruciale. C'est le refus de faire des vêtements d'un écrivain une oeuvre qui propulse l'exposition à un niveau bien supérieur au ready-made. "Peut-on faire des oeuvres qui ne soient pas "d'art" ?", demandait Marcel Duchamp ; Nabe montre ici qu'on peut faire de l'art sans oeuvre.

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La "Merde d'Artiste" de Piero Manzoni

Si l'exposition a atteint son but en attirant une cible déterminée, elle a aussi été l'occasion d'être vue par des spectateurs naïfs qui ignorent tout du contexte et de la situation dans laquelle se place l'exposition. Comme souvent, la galerie de Nabe est le lieu d'événements insolites que seule une galerie de ce type peut susciter. En pleine nuit, par exemple, alors que la galerie est ouverte, un petit groupe de jeunes débarque, avec parmi eux un garçon complètement ivre. Sans comprendre trop où il se trouve, il regarde les vêtements exposés, et finit par prendre une cravate dont il a besoin pour le lendemain. Une fois la transaction effectuée, Nabe lui montre même comment faire le noeud de cravate, puis le groupe repart avec son acquisition, sans même avoir compris à quoi ils avaient eu affaire. Ça fait aussi partie de l'idée de l'exposition de n'être pas qu'une exposition, mais de pouvoir aussi être, accessoirement, la seule boutique de cravates de Paris ouverte à deux heures du matin.

Il était indispensable que quelqu'un, témoin direct de cette expérience artistique, prenne la peine de la mentionner. Entreprise au mois de juillet 2016, celle-ci n'a duré que quelques jours, et n'a fait l'objet d'aucun commentaire, d'aucune recension depuis, à l'exception de deux lignes sur le site de Marc-Edouard Nabe. Il serait dommage qu'un tel coup tombe dans l'oubli. Certes, l'aspect éphémère et confidentiel de la chose tranche encore davantage avec la médiatisation excessive dont jouissent certains artistes contemporains sans talent et sans idées, ce qui rajoute encore une nuance d'authenticité et d'originalité à l'exposition. Mais il fallait rendre public et accessible le sens et la portée de la démarche, ne serait-ce qu'afin que les piégés aient l'occasion de comprendre leur connerie et, qui sait, de se repentir. Se souviendra-t-on plus tard de l'exposition "Vieux Vêtements" de Nabe ? Aujourd'hui en tout cas, il ne faudrait pas taire une entreprise artistique qui mérite d'être retenue dans l'histoire de l'art.